Abstract
L'exclusion sociale dans les villes marocaines (accès au
foncier et au logement, accès aux services urbains) est un
fait, à nuancer sans aucun doute, mais établi. Si
de toute évidence, les transformations économiques
introduites dans le sillage des politiques néo-libérales
jouent un rôle dans cette exclusion, notamment par l'augmentation
du nombre de pauvres et le renforcement de leurs difficultés
d'accès aux biens et services urbains, il me paraît
par contre difficile d'emboîter le pas à une "
charge " contre les effets d'application de politiques urbaines
néo-libérales, car ces dernières restent au
Maroc fort peu déployées. Dans le domaine des politiques
d'habitat, on ne peut en effet pas réellement parler de désengagement
de l'Etat. La Banque Mondiale est par ailleurs très peu intervenue
dans ce secteur au cours des vingt dernières années,
malgré ses souhaits de le faire ; quand elle est intervenue
dans les années 80, elle n'est pas nécessairement
arrivée à imposer ses vues. Qu'on se rappelle par
exemple les projets de restructuration que cette dernière
a financés, et où le nombre de destructions et les
standards d'équipement furent beaucoup plus élevés,
in fine, que ce qui était initialement préconisé,
entraînant des critique acerbes dès les premières
évaluations par les experts de la Banque ; qu'on se rappelle
aussi leur agacement, mille fois exprimé, à propos
de la politique de péréquation, qui a pourtant été
tirée jusqu'à ses dernières limites (fin des
réserves foncières) par un organisme comme l'ANHI.
On peut donc difficilement avancer que les politiques d'habitat
menées au cours des vingt dernières années
aient répondu à de quelconques pressions ou "
diktats " extérieurs. Le cas n'est pas isolé
puisque des travaux menés ailleurs (cf. notamment N.Taher
sur l'Egypte) montre bien qu'entre le " diktat " éventuellement
émis et la réalité des processus de projet,
des écarts évidents sont perceptibles, lesquels apparaissent
avec le processus de réappropriation/négociation politique
interne. La cession aux grands groupes privés des services
de l'eau et de l'électricité (auparavant tenus en
régies, qui avaient faut-il le rappeler déjà
des stratégies empruntées à la gestion privée)
est certes un processus plus avancé et il aura probablement
davantage d'incidences dans le futur. Mais les évaluations
de ses effets restent à ce jour encore insuffisantes, et
celles qui existent sont, pour l'instant, plutôt nuancées.
A Casablanca, par exemple, un des effets positifs de l'arrivée
de la LYDEC est le raccordement des bidonvillois au grand jour (qui
n'est évidemment pas un acte de philanthropie mais un acte
de rationalisation gestionnaire face aux " vols " de courant).
Ce raccordement est venu mettre un terme à des refus répétés
des autorités techniques et administratives, qui là
comme ailleurs, ont rejeté l'idée, de manière
constante au cours des 30 dernières années, d'apporter
des améliorations qui risquaient de conférer une légitimité
à l'occupation foncière par les bidonvillois.
C'est donc, par contre, sur la persistance de la domination d'une
pensée urbanistique très normative dans l'ensemble
des politiques urbaines que je voudrais ici attirer l'attention.
Cette dernière reste en effet très forte et les difficultés
à sortir de la doxa, d'une image de la ville aux normes spatiales
rigides et de l'héritage de ce que Y.Chalas appelle le "
complexe de Noé " (Annales de la Recherche Urbaine,
n°42) sont très grandes malgré des tentatives
répétées d'assouplissement, poussées
par des acteurs publics plus clairvoyants. Tout ce qui ne peut être
intégré ou hissé aux normes est donc exclu,
exclusion traduite en installations péri-urbaines, ou en
" résidus " intra-muros qui, faute d'avoir pu être
éjectées ou évitées spatialement, le
sont en termes d'équipement et de services. En ce qui concerne
l'habitat clandestin (a priori plus facile à "intégrer
", on oscille par exemple depuis vingt ans entre tentatives
de révision des normes pour prendre réellement en
compte ce qui s'y passe et imaginer des projets futurs qui s'en
inspirent -posture partagée par des acteurs publics, des
ONG et des chercheurs en sciences sociales mais qui tarde à
se mettre en place : grands discours suivis de grosses difficultés
de mise en uvre, avec notamment une résistance extrême
des agences urbaines- et renforcement artificiel du fossé,
matériel, social, juridique et symbolique, entre habitat
formel et informel, comme en témoigne par exemple le récent
retour (2001) d'un discours très volontariste et stigmatisant
l'habitat insalubre avant tout pour son " illégalité
". Etant donné le contexte et la pression démographique,
cette pensée dominante et très affichée va
évidemment de pair avec une tolérance au quotidien
pour toutes sortes de quartiers informels et par une aptitude à
négocier, voire à induire à grande échelle,
(cf. par exemple le PARHI, programme élaboré en 2002
), des aménagements sur l'existant.
Cette posture à deux faces, l'une officielle et productrice
de projets volontaristes, l'autre cachée, un peu honteuse,
et comme par défaut, n'a ainsi malheureusement généré
que des engagements très timides pour repenser la planification
et la fabrication de la ville future. Elle pose de nombreux problèmes
en termes de représentations de l'urbain et des interventions
publiques à y mener chez les acteurs publics. Elle n'a pas
non plus permis l'émergence d'un débat public ou d'un
réel débat professionnel et technique sur la question
de la révision -raisonnée, débattue, équitable
- des normes dans un contexte où le laisser-faire génère,
depuis plus de trente ans, l'acceptation d'une révision de
facto de ces mêmes normes. Mais en tout état de cause,
cette dernière apparaît ainsi comme un résultat
des rapports de force politiques nationaux et locaux( et notamment
de l'émergence des pouvoirs communaux et des alliances objectives
entre acteurs, comme par exemple entre habitants et lotisseurs "
clandestins "), de l'âpreté que mettent ces différents
acteurs concernés par ces implantations à défendre
leurs enjeux et du maintien du " fil rouge " qui sépare
si commodément la ville " l'illégale " de
la légale (alors que sociologiquement, ce clivage est peu
opérant). Et non comme un effet de l'introduction de "
politiques " ou de techniques de gestion néo-libérales.
Ceci n'empêche bien sûr que l'Etat puisse accessoirement
y trouver une justification a posteriori, notamment en alléguant
de comparaisons internationales ou encore en se saisissant des mots
d'ordre de gouvernance et de participation. Bref, ce à quoi
conduit l'analyse de la situation au Maroc est une interrogation
sur l'impact réel de " politiques urbaines néo-libérales
". En accordant à ces dernières une trop grande
importance, ne court-on pas le risque d'occulter ce cercle vicieux
qui unit " complexe de Noé " et " laisser-faire
"? Par contre, privilégier cette critique conduit obligatoirement
à engager un débat de fond sur tous les impacts possibles
d'une révision des normes, dans l'ordre économique
qui s'installe. Elle conduit aussi à s'interroger sur les
conditions sociales et politiques auxquelles une reconnaissance
explicite d'une certaine flexibilité des normes ne conduirait
pas à pire résultat que le laisser-faire actuel.
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